Suite de mes lectures de Desproges, je suis dans "Vivons heureux en attendant la mort" qui déborde de phrases complexes remplies d'adjectifs très diversifiés et peu usités, rendant compte de la haine, de la colère et du ressentiment que l'auteur éprouve à propos de tout plein de sujets très différents.
Et là un chapitre qui fait comme une pause où il se retient de déborder où il travaille le jeu de mots et l'absurde. Bizarrement c'est un chapitre sur Dieu. Je ne résiste pas à l'envie de vous le mettre là tout de suite pour que vous voyiez le génie du type.
"Chapitre Pieux
où la mort de Dieu créé enfin
une heureuse diversion
dans le présent catalogue
de gémissements létaux.
Non seulement Dieu n'existe pas,
mais essayez donc de trouver
un plombier pendant le week-end
Woody Allen.
La nouvelle vient de tomber sur les téléscripteurs. Sèche. Aride, En trois mots : "Dieu est mort."
Dieu s'est éteint il y a moins d'une heure, en son domicile paradisiaque, à la suite d'une longue et cruelle maladie. Il était âgé de... Il était âgé.
Il est encore trop tôt pour mesurer pleinement la portée de cette disparition dont les conséquences pèseront sur l'humanité tout entière. Tout ce que l'on peut dire actuellement, c'est que le gouvernement, réuni en séance extraordinaire moins d'une heure après avoir appris la nouvelle, a décidé, en signe de deuil, d'interrompre pendant un quart d'heure les ventes d'armes que la France envoie traditionnellement au Tiers-Monde afin de contribuer en bonne place au génocide international. D'autre part, les drapeaux seront mis en berne sur l'ensemble du territoire français, et la deuxième chaîne de télévision diffusera dès ce soir, en hommage à Dieu, le chef-d'oeuvre de Robert Bresson : "Dieu sifflera trois fois", avec Louis de Funnès dans le rôle du gendarme.
Par chance, si j'ose dire, dès que la nouvelle de la mort de Dieu a été rendue publique, un homme s'est proposé spontanément pour venir évoquer avec nous la mémoire de l'auteur de... l'auteur du ciel et de la terre. Il s'agit d'Henri de Nazaret, qui est...
HENRI
Vous pouvez m'appeler Riton.
REPORTER
... Riton de Nazareth, qui a très bien connu Dieu.
HENRI
En effet, n'est-ce pas, j'ai très bien connu Dieu, puisque nous étions parents. J'étais le beau-frère à sa femme. Vous n'êtes pas sans savoir que Dieu avait un fils. Sa mère, Marie Limaculé (la femme de Dieu donc - vous me suivez ?), avait un oncle dont le cousin germain du frère de la bru était un Limaculé lui aussi. Je suis donc le beau-frère de la femme à Dieu.
REPORTER
Comment Dieu était-il dans la vie courante ? On dit qu'il était resté très simple ?
HENRI
Dieu était infiniment bon et infiniment aimable, comme cela est dit très justement dans sa biographie. Ce qui frappait d'emblée, chez Dieu, c'était son égalité d'humeur, même quand il lui arrivait de déconner. Car il déconnait. Divinement, certes, mais ça lui arrivait...
REPORTER
Souvent ?
HENRI
Ah oui, quand même. La peste, Dachau, Hiroshima, tout ça c'était lui. Même la défaite de Saint-Etienne devant Nantes, c'était lui. Il ne faut pas avoir honte de le dire.
REPORTER
Riton de Nazareth, vous avez vécu dans l'intimité de Dieu. Etait-il heureux ?
HENRI
Je vous arrête. Il est inexact de dire que j'ai vécu dans l'intimité de Dieu : c'est mon beau-frère, qui est au ciel. C'est lui qui connaissait très très bien Dieu.
REPORTER
Oui, c'est vrai. On dit même que votre beau-frère était assis à la droite de Dieu.
HENRI
Oui, c'est normal : c'est la place du mort. Vous me demandiez si Dieu était heureux. Je vais vous faire une révélation qui ne manquera pas de surprendre. Dieu n'était heureux qu'en mangeant des nouilles. Dieu adorait les nouilles.
REPORTER
L'oeuvre de Dieu était immense puisque, je le rappelle, c'est lui qui avait créé le ciel et la terre, les étoiles - vous me coupez si je me trompe...
HENRI
Non, non, c'est ça, le ciel, la terre, les étoiles, les nouilles aussi. En fait, l'univers entier fut créé par Dieu, n'est-ce pas ?
REPORTER
Oui, mais maintenant que Dieu est mort, à qui va aller cette immense fortune ?
HENRI
Dieu avait pris ses précautions. Avant de mourir, il avait mis l'essentiel de son oeuvre au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
REPORTER
Une dernière question, Henri de Nazareth. Que va devenir le monde sans Dieu ?
HENRI
C'est une excellente question. Je vais vous répondre franchement. Il faut voir la vérité en face. Dieu est mort, il va nous falloir faire avec.
REPORTER
Sans.
HENRI
Plaît-il ?
REPORTER
Dieu est mort, il va nous falloir faire sans. Pas avec.
HENRI
Ecoutez, je ne vous ai pas interrompu, alors s'il vous plaît, je vous en prie. Dieu est mort, il va falloir nous y habituer. Hélas. Sans Dieu, je prévois le pire. Dans un monde sans Dieu, les hommes vont avoir à supporter les pires épreuves : les bombes à neutrons, les cancers du poumon, les femmes infidèles, les impôts, la famine dans le Tiers-Monde, l'augmentation du prix du caviar chez Petrossian, et au bout de tout ça, la mort.
REPORTER
La mort ???
HENRI
La mort.
REPORTER
Nom de Dieu.
HENRI
Je vous en prie."
Extrait de Vivons heureux en attendant la mort de Pierre Desproges, éditions du Seuil, novembre 1983.







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